Comment j’ai eu l’idée de créer Digital CHR — et pourquoi j’ai tout risqué

Comment j'ai eu l'idée de créer Digital CHR — et pourquoi j'ai tout risqué

Trois ans à frapper aux portes

Il pleuvait ce matin-là, je m’en souviens. Un restaurant dans le 15ème, la vitrine embuée, le patron en tablier qui me regardait derrière la porte comme si j’étais le énième démarcheur venu lui voler dix minutes.

C’était ça, Restovisio. Trois ans à frapper aux portes. Trois ans à vendre des abonnements vidéo à des restaurateurs qui ne comprenaient pas pourquoi ils avaient besoin d’exister sur internet. Le slogan de la boîte — « Allez-y avant d’y aller » — était en avance sur son temps. Valérie, la patronne, avait cette vision : filmer les restaurants pour donner envie. Simple, élégant. Mais en 2013, convaincre un chef que sa salle à manger méritait une caméra, c’était un combat quotidien.

Vingt refus par jour. Parfois trente. Et puis un oui, arraché entre le service du midi et celui du soir, debout dans une cuisine qui sentait le fond de veau. Ces oui-là, je les ai tous gardés en mémoire.

C’est là que j’ai rencontré Alain, Sébastien, Adèle. Des collègues devenus des amis. En 2026, dix ans plus tard, on se parle encore. Ce genre de liens ne se fabrique pas dans un open space climatisé — ça se forge sur le terrain, quand tu partages les mêmes galères, les mêmes portes claquées, les mêmes cafés froids bus debout entre deux rendez-vous.

Et puis il y avait Valérie. Une patronne droite. Exigeante, mais juste. Le genre de personne qui te pousse sans te casser. Trois ans sous sa direction m’ont appris quelque chose qu’aucune école ne m’aurait enseigné : les restaurateurs ne veulent pas du digital. Ils veulent qu’on les laisse cuisiner. Celui qui comprend ça a déjà gagné la moitié de la bataille.

Le jour où tout s’est effondré

2016. Le divorce tombe comme une lame de guillotine.

Douze ans de vie commune. Deux enfants. Et soudain, plus rien ne tient. Les avocats, les procédures, l’interdiction de sortie du territoire, les audiences au tribunal — tout ça en parallèle d’un boulot qui te demande de sourire à des inconnus huit heures par jour.

J’ai tenu quelques mois. Et puis un matin, j’ai compris que je ne pouvais plus. Pas que Restovisio allait mal — au contraire. L’équipe était solide, le portefeuille tournait. Mais ma tête n’était plus là. J’étais un fantôme qui faisait semblant.

Alors j’ai démissionné.

Sans plan B. Sans économies. Sans filet. Le genre de décision que tout le monde qualifie de folie — jusqu’au jour où ça marche, et là on appelle ça du courage.

Le risque de finir à la rue était réel. Je pesais chaque euro. Chaque repas comptait. Et au milieu de ce néant, une idée qui germait.

Les gens photographient leurs assiettes

C’est un détail. Le genre de chose que tout le monde voit sans vraiment regarder.

2016. Instagram commence à peine à exploser en France. Et partout — dans les bistrots, les brasseries, les restaurants étoilés — le même rituel étrange : le téléphone sort avant la fourchette. Les clients photographient leur plat. Ils le publient. Ils taguent le restaurant.

À l’époque, c’était encore moqué. « Regarde ce con qui prend son steak en photo. » Les serveurs levaient les yeux au ciel. Les chefs trouvaient ça vulgaire.

Moi, je voyais autre chose.

Je voyais du contenu. Gratuit. Spontané. Authentique. Des dizaines de clients qui faisaient, sans le savoir, le travail marketing que le restaurant ne faisait pas. Et je me suis posé une question simple : si les clients publient déjà, qu’est-ce qui se passe quand le restaurant le fait lui-même — tous les jours, proprement, avec régularité ?

J’ai cherché. Personne ne le faisait. Les grandes chaînes avaient des agences à 5 000€ par mois. Les indépendants — 90% du marché — n’avaient absolument rien. Pas un post. Pas une story. Le désert.

Le premier client

Je n’avais pas de bureau, pas de site web, pas de carte de visite. Juste un téléphone, trois ans de contacts Restovisio dans la tête, et une proposition que personne d’autre ne faisait : je publie pour vous, tous les jours, sur tous vos réseaux, pour que vous existiez en ligne sans y penser.

Des posts automatisés. Des outils comme Buffer. Des photos soignées. Une régularité de métronome. Le premier restaurateur qui a dit oui ne savait pas qu’il devenait le patient zéro de Digital CHR.

En trois mois, sa page Instagram était passée de 200 à 2 000 abonnés. Son voisin a demandé comment. Puis le restaurant d’en face. Puis tout le quartier.

Le bouche-à-oreille dans la restauration, c’est une traînée de poudre. Les chefs se parlent au marché le matin. Les serveurs changent de restaurant tous les six mois et emportent les bonnes adresses avec eux. Je n’ai jamais eu besoin de publicité. L’écosystème CHR est venu me chercher.

D’abord la France. Puis le Royaume-Uni, où le marché était encore plus vierge, encore plus affamé de solutions simples.

Les nuits de code

Ce que personne ne voyait, c’est ce qui se passait après minuit.

Quand les posts étaient programmés, quand les clients dormaient, quand le monde tournait au ralenti — j’apprenais à coder. Pas dans un bootcamp à 10 000€. Pas avec un mentor. Seul, face à un écran, avec des tutos YouTube et Stack Overflow comme seuls professeurs.

JavaScript. HTML. CSS. Puis Node.js. Puis React. Ligne par ligne, erreur par erreur, nuit après nuit.

Pourquoi ? Parce que je voyais les limites. Publier manuellement avec Buffer pour 10 clients, ça passe. Pour 30, c’est l’enfer. Pour 100, c’est impossible. Il fallait automatiser. Il fallait construire quelque chose. Un outil. Un produit.

Entre 2016 et 2019, entre les avions, entre les voyages qui me maintenaient en vie, entre les clients qui s’accumulaient — j’ai appris à construire ce que personne ne voulait me construire.

C’est cette obsession silencieuse qui a planté la graine de Komby. Mais à l’époque, je ne le savais pas encore. J’étais juste un mec brisé qui codait la nuit pour résoudre un problème qu’il vivait le jour.

L’entrepreneuriat ne naît pas d’une idée

On ne crée pas une boîte parce qu’on a une révélation sous la douche un mardi matin. On crée une boîte parce qu’on a passé trois ans sur le terrain à comprendre un problème, qu’on a tout perdu, et qu’on n’a plus assez de confort pour avoir peur.

Digital CHR est née d’un divorce, d’un portefeuille forgé chez Restovisio, d’une patronne qui m’a appris le terrain, et d’une observation toute bête : les gens prennent leurs plats en photo, mais les restaurants ne publient rien.

Parfois, les meilleures idées sont juste devant toi. Il suffit d’être assez au fond pour les voir.

Alexandre Auger
Alexandre Auger

Entrepreneur français expatrié depuis 2016. De la radio à la tech, de Bangkok à Londres en passant par Hong Kong et Montréal. Fondateur de Komby (SaaS/IA). Ce blog raconte le voyage.

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