Komby en 14 étapes — Étape 5 : Journey, regarder le chemin quand on a oublié d’où l’on part

Journey Komby parcours — le voyage, l'aventure : 30 ans de chemin jusqu'à Komby

Quand tu avances depuis trente ans, tu oublies parfois de regarder en arrière — non par modestie, mais par nécessité de combat, parce que si tu comptes les miles, tu risques de voir le vide derrière toi, ou pire encore, de te demander si tu as marché dans la bonne direction. Journey est le morceau de ce regard arrière : pas nostalgique, lucide, celui qu'on compose quand la tête a besoin de recoller les fragments avant de continuer.

L'épreuve : ne plus savoir d'où l'on vient

Il y a des moments où tu ne reconnais plus ta propre histoire, parce que tu es devenu autre chose — développeur, CEO, Londoner — alors qu'une partie de toi reste accrochée au souvenir lointain de la cuisine à cinq heures du matin, quand tu avais seize ou dix-sept ans, à la cabine radio où tu as appris à parler dès l'âge de vingt ans, au mec qui ne savait pas coder et qui a appris seul parce qu'il n'avait pas le choix. Cette dissonance fatigue : tu parles à des clients en anglais avec un accent français, tu codes en JavaScript en pensant en français, tu mixes un morceau en écoutant une voix qui chante en anglais, et la question revient — qui es-tu ?

J'ai eu cette crise, pas une fois mais plusieurs, souvent la nuit, assis dans le studio londonien, en me demandant si tout ce chemin avait un sens, si trente ans de détours menaient quelque part ou si j'avais simplement accumulé des métiers parce que je fuyais. La question n'est pas abstraite : elle serre la poitrine, parce que si le chemin n'a pas de sens, pourquoi continuer à marcher ?

Ce que trente ans ressemblent vraiment

La cuisine d'abord, de seize à dix-neuf ans, puis terminée : les mains dans l'eau froide, le dos qui casse, le rush et la graisse, mais aussi la fierté d'un service réussi et la rage d'un plat renvoyé qu'on prend comme un round perdu, jamais comme une identité perdue. Trois ans de terrain adolescent, aujourd'hui un passé lointain. Puis sont venus l'audiovisuel et les médias : dès vingt ans, la radio et la production musicale, chaque centime mis de côté pour l'école, le Studio École de France, la cabine, le micro, apprendre à parler seul dans le vide, et Electromix Records parce que personne ne sortait la musique que j'aimais — créer sans permission.

Restovisio ensuite, puis Digital CHR : des portes frappées auprès de commerçants et d'acteurs du tertiaire — restaurants, bureaux, nightclubs, et au-delà les commerces qui ne voulaient pas du digital —, des nuits à publier pour cent clients, et l'idée qu'un gars déjà passé par la radio et le commercial CHR, qui se souvient encore du terrain cuisine de sa jeunesse, pouvait regarder un logiciel de caisse et se dire qu'on pouvait faire mieux. Londres enfin, en 2019 : credit score à zéro, studio, Brexit, COVID, une société britannique d'abord puis une SAS France un mois plus tard, et les clients français de Digital CHR gardés depuis Londres — recommencer comme si j'avais vingt ans alors que j'en avais déjà vécu plusieurs vies.

Ce n'est pas un CV : c'est un corps qui a tout combattu, chaque étape laissant une marque, une compétence, une fatigue de guerrier. J'ai raconté une partie de l'histoire radio dans Comment je suis devenu animateur radio, et ce que je retiens pour Journey, c'est que la radio m'a donné la confiance de parler seul, de créer seul, de publier sans attendre la permission — la même obstination qui m'a fait coder, qui m'a fait partir.

Il y a aussi les années qu'on n'écrira jamais sur un CV : les services ratés, les émissions où personne n'a appelé, les lignes de code supprimées entièrement parce qu'elles ne servaient à rien, les amours qui ont cédé parce que tu étais toujours « en train de construire quelque chose ». Journey, ce n'est pas une rétrospective triomphante : c'est accepter que le chemin inclut des portions que tu préférerais effacer, et qu'elles comptent quand même parce qu'elles t'ont mis ici, debout, avec encore quelque chose à dire.

Pourquoi j'ai dû sortir ce morceau

Journey est né un dimanche — rarement je prenais un dimanche — où j'avais besoin de recoller les morceaux, après une semaine passée sur des tâches qui ne ressemblaient en rien à la cuisine de mon adolescence : des API, des intégrations, des calls avec des prospects qui ne comprenaient pas d'où je venais, et cette voix intérieure qui murmurait que j'étais devenu un tech guy, que j'avais oublié le mec que j'étais à dix-sept ans derrière le passe. Ce n'était pas une accusation juste, c'était une peur — que le chemin m'ait éloigné de ce qui comptait, que j'aie trahi trente ans de parcours pour devenir un autre cliché.

J'ai ouvert le studio, non pour fuir mais pour compter, et le morceau est venu lent, comme une cartographie intérieure où chaque métier, chaque ville, chaque nuit blanche faisait partie d'une même ligne — pas des détours, des étapes. Composer, c'était honorer ce que j'avais parcouru, non pour me féliciter mais pour ne pas l'effacer ; partager, c'était tendre cette cartographie à ceux qui se demandent si leur chemin tortueux a un sens, parce que oui, peut-être, le sens n'est pas au bout — il est dans la marche.

Des mois plus tard, en réécoutant Journey après l'avoir mixé, j'entendais des détails que je n'avais pas choisis consciemment, des silences qui ressemblaient aux pauses entre deux services, des montées qui rappelaient l'avion vers Londres. Le morceau savait des choses que ma tête refusait encore de formuler, et c'est ça, parfois, la libération : le corps compose avant que le narrateur soit prêt. Je n'ai pas écrit Journey pour raconter ma biographie — je l'ai écrit parce que ma tête avait besoin de voir le fil, de ne plus être éparpillé.

Libérer la pensée

L'album Komby est quasi autobiographique, et Journey en est le chapitre où je compte — trois ans de cuisine adolescente, audiovisuel, radio, agence, exil, code — sans réduire tout ça à une étiquette. Sur France Je Te Quitte, d'autres fragments de ce chemin sont documentés ; ici, le morceau est la synthèse musicale, trente ans tenus dans une mélodie.

En filigrane, cette épreuve a nourri une maturité : je ne construis pas malgré mon passé, je construis avec. Le souvenir du mec en tablier à dix-sept ans est toujours là quand je dessine un écran, l'animateur radio est là quand je choisis les mots, le bootstrapper londonien est là quand je dis non à ce qui complique. Komby — le projet — est la conséquence de ce chemin, pas le héros, la destination possible d'une marche qu'on ne choisit pas toujours, qu'on affronte parfois, qu'on assume enfin.

Journey. Cinquième marque de combat. Le morceau qu'on écoute quand tu as besoin de te rappeler d'où tu viens — pour savoir pourquoi tu continues le combat.


Alexandre Auger — CEO de Komby

*Étape 5/14 — Précédent : Higher (04) · Suite : London Lights (06)*

Alexandre Auger
Alexandre Auger

Entrepreneur français expatrié depuis 2016. De la radio à la tech, de Bangkok à Londres en passant par Hong Kong et Montréal. Fondateur de Komby (SaaS/IA). Ce blog raconte le voyage.

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