Les débuts de Believe vus de l’intérieur

Les débuts de Believe vus de l’intérieur

Il y a des rencontres qui ne ressemblent à rien sur le moment. Pas d’étincelle, pas de violons, pas de « je sens que ce type va changer le monde ». Juste deux personnes dans une pièce, une conversation, et une graine qui se plante sans qu’on s’en rende compte.

Ma rencontre avec Denis Ladegaillerie en 2005, c’était exactement ça.


Un ancien avocat de Vivendi dans son salon

Pour comprendre qui est Denis Ladegaillerie, il faut rembobiner. Né en 1969 à Limoges, fils d’un cadre de l’industrie pétrolière, il grandit en Normandie. Droit à Rouen, management à l’ESCP, un master à Duke University en Caroline du Nord, puis une carrière d’avocat d’affaires à New York.

À la fin des années 90, il observe ses colocs — des gars bien installés dans la finance — tout quitter en six mois pour des startups inconnues. Intrigué, il rejoint Vivendi en 2000, là où Jean-Marie Messier achète tout ce qui touche au digital. Chez Vivendi Net, il décortique « des centaines de deals Internet ». Puis il est envoyé à Los Angeles, chez MP3.com — l’ancêtre de SoundCloud — que Vivendi vient de racheter.

Quand la bulle éclate et que Fourtou saborde les actifs numériques fin 2004, Denis a 32 ans, un oeil affûté, et « le master le plus cher du monde » dans la poche — selon ses propres mots. Un accident de kitesurf le rapatrie en France. Coup de pouce du destin.

En 2005, il crée Believe. Dans son salon. À Paris. Avec Arnaud Chiaramonti, ancien patron marketing de Sony Music France, et Nicolas Laclias.


Les scooters, les disques durs, et les 30 euros

Believe à ses débuts, c’est pas un bureau dans une tour. C’est des stagiaires, des scooters pour livrer la Fnac et Virgin, des CD qu’on numérise à la chaîne, et des disques durs qu’on envoie par FedEx aux distributeurs américains.

Leur première opération ? Une compilation pour Virgin Megastore lors de la Fête de la Musique. Bénéfice : 30 euros. « Nous étions ultra fiers », racontera plus tard Ladegaillerie.

Ce mec, avec son air de notaire de province et son costume strict, construisait tranquillement ce qui allait devenir la quatrième major musicale mondiale. Mais en 2005, pour le monde extérieur, c’était juste un juriste reconverti qui perdait son temps dans un salon parisien.


Le triple pari que personne ne comprenait

Ce qui m’a frappé quand j’ai croisé Denis, c’est la clarté de sa thèse. Pendant que tout le monde autour hurlait à la mort de la musique — les majors traînant des gamins en justice pour avoir téléchargé trois morceaux sur LimeWire — lui avait anticipé trois choses :

  • La disparition du CD — inéluctable, une question de temps
  • La baisse des coûts de production — qui allait ouvrir la porte à des millions d’artistes indépendants
  • L’émergence d’un nouvel équilibre économique — le streaming finirait par payer

Un triple pari « très audacieux à l’époque », comme le dira plus tard Sandrine Dufour, ex-patronne de Vivendi Net. « Le premier modèle du numérique, c’était le piratage. On ne payait que les sonneries de téléphone. »

Denis s’en foutait. Il voyait plus loin.


La pièce où je l’ai rencontré

Moi, à cette époque, je viens de la radio. J’ai passé des années à interviewer des artistes, à regarder l’industrie musicale par la fenêtre du studio NRJ. Mais une envie me travaille : créer. Produire. Sortir ma propre musique. L’idée d’un label germe quelque part dans un coin de ma tête.

Et voilà que je me retrouve devant un type qui a construit exactement le pont dont j’aurais besoin pour faire traverser ma musique vers le reste du monde. Pas Universal. Pas Sony. Un indépendant. Avec une infrastructure mondiale.

Ce qui m’a marqué, c’est pas le charisme — Denis n’est pas de ceux qui prennent toute la place dans une pièce. C’est le calme. La conviction sans bruit. Pendant que les autres paniquaient, lui posait des briques.


Ce qui s’est passé ensuite

Le salon parisien est devenu une multinationale :

  • 2009 : Believe est rentable. Quatre ans, moins de 2M€ de pertes cumulées. Lancement de Zimbalam, une plateforme d’auto-production qui détecte les talents
  • 2012 : Apple les référence dans 53 pays pour iTunes. En six mois, la dimension internationale explose
  • 2015 : Rachat de TuneCore — la plateforme qui a fait émerger Ed Sheeran
  • 2016 : Rachat de Naïve — Carla Bruni, Benjamin Biolay dans le catalogue
  • 2017 : Sony offre 400 millions d’euros. Denis refuse
  • 2020 : 700 millions de CA, 2 000 employés, contrats avec plus d’1 million d’artistes, présent dans 45 pays. Lauréat du Trophée des futures licornes
  • 2021 : Introduction en bourse sur Euronext Paris. Valorisation : 1,9 milliard d’euros
  • 2024 : Rachat par le consortium EQT pour retrait de la bourse

Un mec dans son salon avec 30 euros de premier chiffre d’affaires. Dix-neuf ans plus tard : 1,9 milliard.


Ce que j’ai emporté de cette rencontre

Je n’ai pas signé un contrat ce jour-là. Je n’ai pas lancé mon label en sortant de la pièce. Mais quelque chose a changé dans ma façon de voir.

Si un ancien avocat pouvait créer de toutes pièces, depuis son canapé, un réseau de distribution mondial pour les indépendants — en envoyant des disques durs par FedEx et en livrant Virgin en scooter — alors qu’est-ce qui m’empêchait de faire la même chose à mon échelle ?

La réponse : rien. Sauf la peur.

Trois ans plus tard, en 2008, je fonde Electromix Records. Et c’est via Believe que mes titres seront distribués dans 240 territoires à travers le monde. Le pont que Denis avait construit, je l’ai traversé.


Le pattern

Avec le recul, cette rencontre s’inscrit dans un schéma qui définit ma vie :

Être dans la pièce avec les gens qui vont changer les règles du jeu — avant que le monde ne le sache.

David Guetta avant les stades de 80 000 personnes. Denis Ladegaillerie avant les 1,9 milliard. Un blog expatriation avant que TikTok n’invente les « digital nomads ». Une agence digitale pour les commerces avant que l’IA ne rende l’humain optionnel.

Pascal Nègre, l’ancien patron d’Universal France, dira de Denis : « C’est un visionnaire. Il a capté très tôt qu’un modèle purement digital pouvait très vite fonctionner dans la musique. »

Moi, j’étais dans la pièce quand tout ça n’était encore qu’une conviction murmurée dans un salon parisien. Avec Komby, cette fois je ne serai pas spectateur de la transformation. Je serai celui qui la porte.


Prochain article : Pourquoi j’ai créé Electromix Records — de la radio au label, comment un ancien cuistot distribue sa musique dans 240 pays.

Alexandre Auger
Alexandre Auger

Entrepreneur français expatrié depuis 2016. De la radio à la tech, de Bangkok à Londres en passant par Hong Kong et Montréal. Fondateur de Komby (SaaS/IA). Ce blog raconte le voyage.

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