Le Studio École de France : l’école qui a fabriqué ma voix n’existe plus

Le Studio École de France : l'école qui a fabriqué ma voix n'existe plus

Je ne sais pas comment tu l’as appris, toi. Moi, c’est tombé un matin, entre deux lignes de code. Mars 2024. Liquidation judiciaire. Le Studio École de France ferme ses portes. Quarante et un ans d’histoire. Terminé.

J’ai posé mon écran. J’ai regardé par la fenêtre. Et pendant quelques secondes, j’avais à nouveau vingt ans.

Trente mille euros pour un rêve

Il faut que tu comprennes ce que ça représentait, cette école. Pour un gamin qui sortait de trois ans d’apprentissage en cuisine, qui avait économisé chaque billet sur un salaire de mille euros par mois, qui avait même dû emprunter à la banque avec l’aide de sa mère mais nous n’avions pas emprunté la somme complète, juste le complément qui me manquait sur la 2ème année car je me suis payé la 1ère année.

En 1999. Quand tu viens de Jouy-en-Josas à côté de Versailles et que tu ne vis pas la vie de château, avec un bac pro en poche et que tu annonces à ta famille que tu veux faire de la radio, les gens te regardent comme si tu avais perdu la tête.

J’ai travaillé un an dans la sécurité pour compléter. Un an à garder des portes, à compter les heures, à me dire : chaque nuit blanche me rapproche du micro.

Et puis un jour, j’ai poussé la porte de Boulogne-Billancourt.

Sylviano Marchione

Il s’appelait comme ça. Le directeur. Un nom italien, une poignée de main ferme, un regard qui jaugeait en trois secondes si tu étais sérieux ou si tu venais perdre ton temps.

Il m’a regardé, mon dossier à la main. Bac pro cuisine. Aucune expérience en audiovisuel. Rien qui justifie ta présence ici, en somme.

Il m’a demandé : « Mais qu’est-ce que quelqu’un qui faisait de la cuisine vient faire dans la radio ? »

J’ai répondu que j’étais gourmand de la vie. Que j’avais envie d’apprendre.

C’était pas très convaincant. Mais ça l’a fait sourire.

Il m’a laissé entrer.

Cet homme a dirigé cette école pendant quarante ans. Quarante ans à ouvrir des portes à des gamins qui n’avaient rien d’autre que l’envie. À des types comme moi. Des gens que personne n’attendait nulle part.

Jacky Gallois et les voix qu’on entendait à la radio

À l’intérieur, c’était un autre monde. Les couloirs sentaient le studio — cette odeur particulière de moquette insonorisée et de matériel chaud. Et les profs n’étaient pas des profs. C’étaient des voix. Des voix qu’on entendait tous les jours en allumant le poste.

Jacky Gallois. Le type avait contribué à créer NRJ. Il était là, devant nous, à nous expliquer comment on pose sa voix, comment on crée une émotion en trois secondes de silence. Max de Fun Radio passait nous voir. D’autres animateurs qu’on écoutait religieusement le matin venaient nous corriger nos lancements.

C’était irréel. Comme si un gamin passionné de football se retrouvait à l’entraînement avec Zidane.

J’ai passé deux ans dans cette école. Deux ans à me lever chaque matin avec la certitude que j’étais exactement là où je devais être. Pour la première fois de ma vie.

La même école que Michaël Youn

Un truc que j’ai appris plus tard : le Studio École de France, c’était aussi Laurent Mariotte, Michaël Youn, Fanny Agostini, Romano de Skyrock, Julien Fébreau de Canal+. Des gens qui ont marqué la radio et la télé française.

On était tous passés par les mêmes couloirs. Les mêmes micros. Le même Marchione qui nous avait jaugés à l’entrée.

Il y avait quelque chose de fort là-dedans. Une fabrique à voix. Un endroit qui prenait des inconnus et qui leur apprenait à exister dans les oreilles des gens.

Ce que disent les chiffres

Quand j’étais à NRJ, entre 2002 et 2006, la radio c’était un monstre. NRJ : 13,4% d’audience cumulée. Première radio de France. Treize millions d’auditeurs par jour pour le groupe. Cent millions d’euros de bénéfices en 2005. Cent millions. La radio était le média roi des jeunes. Il n’y avait pas TikTok. Il n’y avait pas les stories Instagram. Il n’y avait pas de type à vingt ans qui se filme en mangeant ses pâtes et qui récolte trois millions de vues.

Quand tu passais à l’antenne, toute la France t’entendait. C’était du lourd.

Et maintenant ? Rentrée 2025. NRJ : 6,7% d’audience. Sa pire rentrée de l’histoire. 3,8 millions d’auditeurs. La station a été divisée par deux. En vingt ans.

La radio dans son ensemble perd 720 000 auditeurs par an. Le Point écrit : « La radio continue de payer cher la bataille de l’attention, de plus en plus happée par les réseaux sociaux et les usages à la demande. »

Niveau historiquement bas. Chaque année plus bas que la précédente.

Pourquoi une école de radio ferme en 2024

Je n’étais pas dans les bureaux quand la décision est tombée. Je ne connais pas les comptes. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement dans les dernières années.

Mais je peux supposer une chose.

Quand le média perd la moitié de son audience en vingt ans, quand les jeunes de dix-huit ans rêvent de devenir influenceurs plutôt qu’animateurs, quand un téléphone suffit pour toucher plus de monde qu’une émission nationale — qui s’inscrit encore dans une école de radio à trente mille euros l’année ?

La question se pose. Et elle fait mal.

Je ne juge pas. Marchione a tenu cette école pendant quarante ans. Il a formé des générations de voix. Il m’a donné ma chance alors que rien ne le justifiait sur le papier. Je lui dois une partie de ce que je suis devenu.

Mais le monde a changé. Et parfois, le monde change plus vite que les institutions.

La boucle

Le truc étrange, c’est que moi, j’ai suivi exactement le virage que l’école n’a pas pris.

Radio. Puis internet — quand j’ai créé France Je Te Quitte en 2016, les « influenceurs voyage » n’existaient pas encore. Puis la tech — quand j’ai fondé Komby, le SaaS et l’IA étaient encore des mots que la plupart des entrepreneurs ne comprenaient pas.

À chaque fois, j’ai senti que le sol bougeait sous mes pieds. Et à chaque fois, j’ai sauté sur la plaque suivante avant que l’ancienne ne s’effondre.

L’école qui m’a formé n’a pas sauté. Elle est restée sur la plaque. Et la plaque a coulé mais c’est en rien la faute de son directeur qui est un homme adorable.

Ce qu’il reste

Il reste les voix. Celles qui passent encore à la radio — de moins en moins. Celles qui sont devenues des podcasts, des chaînes YouTube, des émissions en streaming. Le métier n’est pas mort. Il a changé de forme. Comme l’eau qui passe de la rivière au nuage.

Il reste la gratitude. Pour un directeur qui m’a laissé entrer. Pour un professeur qui m’a appris que le silence est plus puissant que les mots. Pour une école qui n’existe plus mais qui vit encore dans la voix de tous ceux qui sont passés par ses studios.

Et il reste cette leçon, que je n’oublierai jamais :

Ce n’est pas le talent qui fait survivre. C’est la capacité à sentir le vent tourner. Et à tourner avec lui.


Le Studio École de France a été fondé en 1983. Sylviano Marchione l’a dirigé pendant près de 40 ans avant de prendre sa retraite le 30 avril 2022. Jacky Gallois est parti la même année. Cinq mois après leur départ, la société Eurodio qui exploitait l’école a été déclarée en cessation de paiements. La liquidation judiciaire a été prononcée le 27 mars 2024.

Le nom a été racheté par un groupe d’écoles privées. Mais les voix sont parties.

L’école a tenu tant que les hommes qui l’avaient construite étaient là. Ça dit tout.

Merci Sylviano, pour tout.

Alexandre Auger
Alexandre Auger

Entrepreneur français expatrié depuis 2016. De la radio à la tech, de Bangkok à Londres en passant par Hong Kong et Montréal. Fondateur de Komby (SaaS/IA). Ce blog raconte le voyage.

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